Le scénario est si classique qu'il en devient prévisible : un bébé qui dormait plutôt bien et qui, entre trois et cinq mois, se met à se réveiller toutes les heures, à lutter contre l'endormissement, à écourter ses siestes. Les parents cherchent ce qu'ils ont « cassé ». La réponse des chronobiologistes est tout autre : rien n'est cassé. Tout est en train de se construire.

Ce qui se passe vraiment vers quatre mois

Les travaux de Marie-Josèphe Challamel, pédiatre et chercheuse à l'INSERM, spécialiste de la chronobiologie de l'enfant, décrivent cette période comme l'un des tournants majeurs du développement du sommeil. Deux transformations s'y produisent simultanément.

La première : l'installation du rythme circadien. Le nouveau-né ne distingue pas le jour de la nuit ; son sommeil se distribue en périodes courtes sur vingt-quatre heures. Entre deux et quatre mois environ, son horloge interne se synchronise — sécrétion de mélatonine, rythme de la température corporelle, alternance veille-sommeil s'alignent progressivement sur l'alternance lumière-obscurité. C'est une conquête neurologique considérable.

La seconde : la refonte de l'architecture même du sommeil. Le sommeil du nouveau-né se répartit entre « sommeil agité » et « sommeil calme », et débute typiquement par le sommeil agité — l'équivalent immature de notre sommeil paradoxal, qui occupe près de la moitié de son temps de sommeil, une proportion sans commune mesure avec celle de l'adulte. Vers trois mois, cette organisation bascule : le sommeil se structure en stades proches de ceux de l'adulte, et l'endormissement se fait désormais en sommeil lent. Concrètement, votre bébé change de système d'exploitation — et pendant la migration, tout est plus instable : les transitions entre cycles deviennent plus marquées, les micro-réveils plus fréquents et plus « réveillants ».

Pourquoi les nuits se dégradent alors que le cerveau progresse

C'est le paradoxe de cette période, et la raison pour laquelle le terme de « régression » — commode, passé dans le langage courant — décrit mal la réalité : le sommeil de votre bébé devient plus mature, pas moins. Mais cette maturité a un prix transitoire. Un bébé qui s'endormait n'importe où, porté par un sommeil encore indifférencié, se réveille désormais réellement entre ses cycles — et c'est ici que les associations d'endormissement, dont je parle souvent, prennent toute leur importance : s'il ne sait retrouver le sommeil qu'au sein ou dans les bras, chaque transition de cycle devient un appel. Les observations convergentes des professionnels situent la durée de cette phase entre deux et six semaines — davantage lorsque de nouvelles associations d'endormissement se sont installées pendant la tempête.

Traverser la période sans s'épuiser

La bonne nouvelle : on peut accompagner cette maturation au lieu de la subir. D'abord en donnant à l'horloge interne ce dont elle a besoin pour se caler — c'est le cœur de la chronobiologie appliquée : de la lumière naturelle en journée, notamment le matin ; de la pénombre puis de l'obscurité le soir ; des journées rythmées, avec des repères stables. Ensuite en veillant à la régularité du coucher et au respect des signaux de fatigue, pour éviter la surstimulation qui complique tout. Enfin — c'est le conseil le plus contre-intuitif et le plus utile — en évitant d'empiler, sous l'effet de l'urgence, de nouvelles conditions d'endormissement qu'il faudra détricoter ensuite. Répondez, rassurez, mais gardez le cap sur des conditions d'endormissement que votre enfant pourra retrouver seul la nuit.

Héloïse Junier le rappelle utilement aux parents culpabilisés : cette phase est universelle, transitoire et développementale. Elle ne dit rien de vos compétences — elle dit que le cerveau de votre enfant fait exactement ce qu'il doit faire.

Ce qu'il faut retenir

Vers quatre mois, votre bébé n'oublie pas comment dormir : il change de façon de dormir, pour toujours. Lumière le jour, obscurité le soir, régularité, associations d'endormissement choisies avec discernement — et quelques semaines de patience. Si la période s'éternise au-delà, ou si elle épuise dangereusement la famille, c'est exactement le type de situation où un accompagnement personnalisé prend son sens.

Sources et ouvrages de référence

  • Marie-Josèphe Challamel et Marie Thirion, Le Sommeil, le rêve et l'enfant, Albin Michel.
  • Marie-Josèphe Challamel, Le sommeil du tout-petit, Éditions Philippe Duval.
  • Héloïse Junier, Le sommeil du jeune enfant (0–6 ans), Dunod.
  • Craig Canapari, It's Never Too Late to Sleep Train, Rodale Books, 2019.

Marine Haffner
Infirmière diplômée · spécialiste du sommeil de l'enfant (0–5 ans) · Vaud & Fribourg

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