S'il fallait ne retenir qu'une chose de la recherche sur le sommeil de l'enfant, ce serait celle-ci : se réveiller la nuit est la norme, pas l'anomalie. Nous nous réveillons tous, adultes compris, plusieurs fois par nuit, à la charnière de nos cycles de sommeil. La différence, c'est qu'un adulte se rendort en quelques secondes et n'en garde aucun souvenir. Un bébé, lui, ne dispose pas encore de ce réflexe — et c'est là, très exactement, que tout se joue.
Des cycles deux fois plus courts que les nôtres
Le sommeil d'un nourrisson n'est pas un sommeil d'adulte en miniature. La pédiatre Marie-Josèphe Challamel, qui a consacré sa carrière de chercheuse à la physiologie du sommeil de l'enfant, le décrit précisément : chez le tout-petit, un cycle de sommeil dure 50 à 60 minutes environ, contre 90 minutes chez l'adulte. Mécaniquement, un bébé traverse donc beaucoup plus de transitions par nuit que nous — autant d'occasions de s'éveiller brièvement.
Ces éveils entre deux cycles portent un nom : les micro-réveils. Ils sont physiologiques, universels, et même utiles — plusieurs auteurs, dont la pédopsychiatre Rosa Jové, y voient un mécanisme de protection hérité de notre histoire d'espèce, qui permet au dormeur de vérifier que son environnement est sûr avant de replonger. On estime qu'environ un tiers des bébés ne parviennent pas à se rendormir seuls après ces micro-réveils et signalent alors leur éveil — par des pleurs, des appels. Les deux autres tiers se réveillent tout autant ; simplement, personne ne le sait.
Le vrai sujet n'est pas le réveil, c'est le rendormissement
Voilà pourquoi la question « comment faire pour qu'il ne se réveille plus ? » est, en toute rigueur, mal posée. On ne supprime pas les micro-réveils — et il ne le faudrait pas. La question utile est : que lui faut-il pour se rendormir ?
Ici intervient un concept central de la littérature, que le Dr Craig Canapari, directeur du centre du sommeil pédiatrique de Yale, place au cœur de son travail : les associations d'endormissement. Un enfant qui s'endort chaque soir au sein, dans les bras ou bercé enregistre ces conditions comme le mode d'emploi de son sommeil. Lorsqu'il émerge à 1h, à 3h, à 5h, il cherche — en toute logique — à retrouver les conditions exactes dans lesquelles il s'est endormi. Ce n'est ni un caprice ni de la manipulation : c'est un apprentissage qui fonctionne remarquablement bien, mais qui se retourne contre les nuits de toute la famille.
La psychologue clinicienne Lyliane Nemet-Pier, qui reçoit depuis des décennies des familles épuisées, ajoute à cette lecture comportementale une dimension plus intime : pour un tout-petit, se rendormir seul, c'est aussi accepter de se séparer. La nuit rejoue, en condensé, la grande affaire de la petite enfance — être ensemble, puis être seul, et découvrir que c'est supportable.
« Faire ses nuits » : remettons les pendules à l'heure
Dans le langage des études sur le sommeil, « faire ses nuits » signifie dormir cinq à six heures d'affilée — pas douze. Un enfant qui dort de 20h à 2h « fait ses nuits » au sens scientifique du terme, ce qui laisse songeur quand on mesure la culpabilité que cette expression inflige aux parents. Rappelons aussi l'ampleur du phénomène : selon l'Institut National du Sommeil et de la Vigilance, les difficultés de sommeil concernent 25 à 50 % des enfants de moins de cinq ans. Si vous vivez des nuits hachées, vous n'êtes ni une exception, ni en échec : vous êtes dans la statistique.
Ce que vous pouvez faire, concrètement
La voie de sortie ne passe pas par la suppression des réveils, mais par le rendormissement autonome — et celui-ci se prépare au coucher, pas à 3h du matin. Progressivement, il s'agit d'aider votre enfant à trouver le sommeil dans les conditions qu'il retrouvera la nuit : dans son lit, dans sa chambre, avec une présence rassurante qui s'allège au fil des soirs. Les approches progressives décrites par Canapari, comme par les consultantes francophones Aude Becquart ou Caroline Ferriol, reposent toutes sur ce même principe : on ne retire pas brutalement le soutien, on le fait évoluer par paliers, à un rythme que l'enfant peut absorber. Jamais en le laissant pleurer seul.
Un mot de vigilance, enfin, qui relève de mon regard d'infirmière : des réveils très nombreux accompagnés de ronflements ou de pauses respiratoires ne relèvent pas du comportement mais peuvent signaler une apnée du sommeil — qui touche environ 2 % des enfants de deux à six ans. Dans ce cas, la première étape n'est pas un accompagnement au sommeil, c'est le pédiatre.
Ce qu'il faut retenir
Votre bébé qui se réveille n'est pas cassé, et vous n'avez rien raté. Il traverse des cycles courts, s'éveille comme tout dormeur, et cherche simplement les conditions qu'il connaît pour se rendormir. Modifiez ces conditions en douceur, avec constance et sur plusieurs semaines, et les micro-réveils redeviendront ce qu'ils n'auraient jamais dû cesser d'être : invisibles.
Sources et ouvrages de référence
- Marie-Josèphe Challamel et Marie Thirion, Le Sommeil, le rêve et l'enfant, Albin Michel.
- Marie-Josèphe Challamel, Le sommeil de l'enfant, Elsevier Masson, 2009.
- Rosa Jové, Dormir sans larmes, Les Arènes.
- Craig Canapari, It's Never Too Late to Sleep Train, Rodale Books, 2019.
- Lyliane Nemet-Pier, Cet enfant qui ne dort pas… Pour en finir avec les nuits sans sommeil, Albin Michel / Le Livre de Poche.
Marine Haffner
Infirmière diplômée · spécialiste du sommeil de l'enfant (0–5 ans) · Vaud & Fribourg