Peu de sujets déclenchent autant de jugements croisés que celui de l'enfant qui dort avec ses parents. D'un côté, ceux qui y voient une faute éducative ; de l'autre, ceux qui l'érigent en norme indépassable. La réalité, comme souvent, est plus intéressante que les deux caricatures — et elle commence par un détour anthropologique.
Un peu d'honnêteté anthropologique
La pédopsychiatre Rosa Jové le documente longuement : à l'échelle de l'humanité, c'est le sommeil solitaire du bébé, dans sa chambre, qui constitue l'exception — une pratique récente, essentiellement occidentale et urbaine. Dans une grande partie du monde, le sommeil partagé, sous une forme ou une autre, demeure la norme. Autrement dit : un enfant qui recherche la proximité nocturne de ses parents n'exprime rien de pathologique. Il exprime quelque chose de profondément humain.
Cela posé, l'argument ne clôt pas la discussion — il la déplace. Car la vraie question n'est pas « est-ce normal ? » (oui), mais « est-ce que cela convient à votre famille, et dans quelles conditions de sécurité ? ».
Sécurité d'abord : ce que disent les recommandations
Sur le plan de la sécurité du nourrisson, les repères sont clairs et je les rappelle dans chaque consultation concernée. L'Académie américaine de pédiatrie recommande le partage de la chambre sans partage du lit — bébé dans son propre lit, dans la chambre des parents — idéalement pendant les six premiers mois, une configuration associée à une réduction du risque de mort inattendue du nourrisson. Le partage du lit lui-même est formellement déconseillé dans certaines situations : avant quatre mois, sur un canapé ou un fauteuil, avec un parent fumeur, épuisé au point de ne plus s'éveiller, ou sous l'effet d'alcool ou de médicaments sédatifs. Un cododo choisi peut se pratiquer ; il se pratique alors dans des conditions strictes, pas par effondrement à 4h du matin dans n'importe quel lit.
Cododo choisi, cododo subi : la distinction qui change tout
Dans ma pratique, je ne rencontre presque jamais de familles en difficulté avec un cododo choisi et assumé. Je rencontre des familles épuisées par un cododo subi — celui qui s'installe nuit après nuit parce que c'est la seule façon de dormir un peu, et que personne n'a réellement décidé. La psychologue clinicienne Lyliane Nemet-Pier, qui a consacré son œuvre aux enfants qui ne dorment pas, invite les parents à interroger ce que ce symptôme dit de la famille : que vient chercher l'enfant dans ce lit — et, parfois, qu'est-ce que les adultes n'osent pas lui refuser ? Derrière la question du sommeil se cache souvent celle, plus délicate, de la place de chacun.
Le calendrier du développement éclaire aussi ces nuits encombrées : l'angoisse de séparation, qui culmine autour de huit mois puis connaît une recrudescence vers dix-huit mois-deux ans, rend les séparations nocturnes momentanément plus difficiles — phase normale, transitoire, qui explique bien des « rechutes » sans les transformer en fatalité.
Le chemin du retour vers son lit
Quand une famille décide que le lit parental doit redevenir celui des parents, la méthode compte davantage que la vitesse. Les approches progressives décrites par Aude Becquart et Craig Canapari convergent vers le même schéma : un rituel du coucher stable et sécurisant, dans la chambre de l'enfant ; une présence parentale dégressive — près du lit d'abord, puis plus loin, puis sur le seuil — qui se retire par paliers tenus plusieurs soirs chacun ; un retour systématique et calme au lit de l'enfant lors des visites nocturnes, sans négociation à 3h du matin, la constance des deux parents faisant l'essentiel du résultat. L'objet transitionnel — le doudou, dont le pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott a décrit la fonction de pont entre présence et absence — est ici un allié précieux, tout comme le fait d'annoncer le changement à l'enfant, en journée, avec des mots simples.
Comptez des semaines, acceptez les régressions ponctuelles (maladie, déménagement, naissance), et surtout : ne confondez pas fermeté et froideur. On peut tenir un cadre en restant profondément chaleureux — c'est même la définition d'un accompagnement réussi.
Ce qu'il faut retenir
Dormir avec son enfant n'est ni une faute ni une obligation : c'est un choix, qui exige des conditions de sécurité et l'accord réel des adultes concernés. Si ce choix n'en est plus un, le retour vers le lit de l'enfant est un chemin bien balisé — progressif, prévisible, sans drame. Et si votre situation mêle épuisement, conflit de valeurs entre parents et nuits en miettes, c'est précisément le genre de nœud qu'un regard extérieur aide à défaire.
Sources et ouvrages de référence
- Rosa Jové, Dormir sans larmes, Les Arènes.
- American Academy of Pediatrics, Recommandations pour un environnement de sommeil sûr du nourrisson (politique 2022).
- Lyliane Nemet-Pier, Cet enfant qui ne dort pas… Pour en finir avec les nuits sans sommeil, Albin Michel / Le Livre de Poche.
- Aude Becquart, La Nouvelle Méthode chrono-dodo, Leduc.
- Craig Canapari, It's Never Too Late to Sleep Train, Rodale Books, 2019.
- Donald W. Winnicott, Les objets transitionnels, in Jeu et réalité, Gallimard.
Marine Haffner
Infirmière diplômée · spécialiste du sommeil de l'enfant (0–5 ans) · Vaud & Fribourg